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Mutek : imaginer le numérique de demain

Selon Fisheye Immersive, le festival Mutek a mis à l’épreuve plusieurs formats audiovisuels et numériques immersifs, entre son spatialisé et performances génératives.

Mutek : imaginer le numérique de demain

À Montréal, l’événement ne s’est pas contenté d’exhiber des outils: il a confronté les technologies créatives en temps réel à des questions de responsabilité politique, d’écologie et de préservation des cultures locales. Pour les artistes numériques, l’enjeu est concret: avant de choisir un dispositif spectaculaire, il faut regarder ce qu’il exige en production, en ressources et en coopération.

Le temps réel comme contrainte de fabrication

Le bilan de Mutek met en avant les possibilités ouvertes par les technologies créatives temps réel aux artistes contemporains. Le son spatialisé et les performances génératives y apparaissent moins comme des effets de surface que comme des médiums à construire, avec leurs propres paramètres, leurs itérations et leurs points de rupture.

C’est là que la question matérielle revient. Une œuvre générative ne se résume pas à un code qui produit des variations. Elle dépend d’un environnement de diffusion, d’une écriture sonore, d’une gestion du temps et d’une capacité à maintenir le rendu en situation. Même logique pour l’immersion: le dispositif doit tenir ensemble l’espace, le son et la présence du public.

À Mutek, cette recherche s’inscrivait dans un festival où la dimension festive des musiques électroniques reste centrale, notamment dans la programmation nocturne de la Société des arts technologiques et du club Metropolis. Mais cette énergie n’efface pas les questions stratégiques et sociétales liées à une culture électronique désormais installée dans la réalité numérique quotidienne.

Sortir du logiciel tout fait

Le Forum professionnel de Mutek a placé les enjeux environnementaux et écologiques au premier plan. Le sujet ne concerne donc pas seulement le contenu des œuvres. Il touche aussi les méthodes de production et l’organisation des événements: choix techniques, autonomie, circulation des savoir-faire, rapport aux ressources.

Du côté des artistes, plusieurs réponses se dessinent. Fisheye Immersive relève un retour du DIY, associé à une logique créative autosuffisante héritée de la culture punk, ainsi qu’une attention accrue à l’urgence écologique. Pour une pratique numérique, cela peut signifier reprendre la main sur une partie de la chaîne: comprendre le code, réduire la dépendance à des solutions opaques, adapter un outil plutôt que multiplier les couches de logiciel.

Cette autonomie n’est toutefois pas présentée comme une solution isolée. Nadim Maghzai, DJ et fondateur de la plateforme Laylit, défend la création d’espaces communautaires autonomes pour promouvoir les artistes québécois et canadiens d’origine arabe et moyen-orientale. Son approche déplace le problème: la contrainte n’est pas uniquement technique, elle concerne aussi les réseaux de diffusion et les conditions d’accès à la scène.

Matthew Herbert, dont le travail avec les sons du quotidien était représenté lors de la soirée de clôture de la SAT, pousse cette réflexion vers la recherche d’une véritable alternative au système existant. Son approche est décrite comme fondamentalement anticapitaliste et anticoloniale. Le point commun entre ces positions tient moins à une esthétique qu’à une méthode: produire, diffuser et collaborer autrement.

Ce que cette actualité change pour les créateurs

Le signal envoyé par Mutek est utile pour les artistes qui préparent une installation immersive ou une performance générative. Il invite à ne pas séparer le rendu final de son infrastructure. La qualité d’un son spatialisé, la stabilité d’un système temps réel ou la cohérence d’une interaction ne peuvent pas être évaluées uniquement sur l’écran de travail. Elles prennent leur sens dans un espace, avec un public, une équipe et des contraintes de production.

Il faut aussi éviter de confondre nouveauté technique et renouvellement du médium. Une œuvre ne devient pas plus pertinente parce qu’elle mobilise davantage de capteurs, de calcul ou d’effets visuels. Les expérimentations présentées à Mutek prennent de la valeur précisément parce qu’elles relient ces outils à des choix artistiques, écologiques et politiques.

Dans le même paysage montréalais, la 8e Biennale internationale d’art numérique ELEKTRA annonce une programmation placée sous le thème « F(r)iction: art et jeux », avec des artistes internationaux, des installations monumentales, des œuvres de réalité virtuelle et des créations interactives à l’Arsenal art contemporain. Cette programmation confirme l’élargissement du terrain: le numérique ne se limite plus à l’image générée ou à la performance audiovisuelle. Il devient un espace de friction entre jeu, exposition, interaction et mise en scène.

La leçon de Mutek tient finalement dans cette tension. Le numérique de demain ne sera pas seulement plus immersif ou plus génératif. Il devra aussi montrer comment il est fabriqué, avec quelles ressources et au sein de quelles communautés. Le médium se redéfinit alors moins par la nouveauté du logiciel que par la manière dont les artistes reprennent prise sur toute la chaîne de production.