
Quand on parcourt le calendrier des appels à projets, on tombe souvent sur des annonces qui se ressemblent toutes: un titre générique, une promesse de « temps de création », et très peu d'indications concrètes sur ce qui attend vraiment l'artiste au bout du fil. L'appel que vient de publier l'Arts Council of Ireland, en partenariat avec le Digital Media and Arts Research Centre (DMARC) de l'University of Limerick, mérite pourtant qu'on s'y arrête, parce qu'il dit précisément ce qu'il offre — et ce qu'il n'offre pas.
Un cadre rare, taillé pour les artistes numériques installés en Irlande
La résidence s'adresse aux artistes numériques en milieu ou en fin de carrière, résidant en Irlande. Elle s'étend sur six mois et verse à l'artiste sélectionné une rémunération totale de 18 000 €, versée en deux fois selon les conditions du programme. Ce n'est pas une bourse de subsistance déguisée: la somme est pensée comme un honoraire pour un travail créatif à part entière, ce qui change la manière dont on peut envisager la résidence. Autrement dit, l'artiste n'a pas à choisir entre produire et survivre pendant six mois — il peut se consacrer pleinement à sa pratique.
Le cœur du dispositif, c'est l'accès au DMARC, un environnement de recherche et de création qui croise médias numériques, arts, technologie et pratiques interdisciplinaires. Pour un artiste qui travaille avec des installations immersives, de la réalité augmentée ou des environnements interactifs, cela signifie un accès à des équipements spécialisés, des espaces dédiés et un écosystème universitaire capable de dialoguer avec la recherche technologique. C'est pourquoi cette résidence se distingue des programmes purement studios: elle relie la création à un milieu académique et à une communauté, celle du Mid-Ouest irlandais.
L'artiste retenu consacrera l'essentiel de son temps à sa propre création. Il devra néanmoins libérer jusqu'à quatre heures par semaine pour des activités auprès des étudiants, du personnel universitaire, des artistes et du public local — ateliers, présentations, échanges — sans que cela n'inclue d'enseignement curriculaire noté. Un équilibre qui demande de savoir rendre visible son travail sans se disperser.
À qui s'adresse vraiment cet appel, et ce qu'il faut préparer
Le programme cible explicitement les artistes en milieu de carrière ou déjà établis. L'Arts Council encourage les candidatures reflétant la diversité de la société irlandaise, mais l'appel n'est pas destiné aux parcours débutants. Il faudra démontrer, via un CV artistique et un portfolio, un engagement soutenu envers les arts numériques. La définition de « digital art » reste volontairement large: installations immersives, réalité augmentée, œuvres génératives, pratiques interactives, autant de directions qui peuvent s'inscrire dans le périmètre, à condition de montrer comment la candidature s'ancre dans ce cadre spécifique.
Pour nous, qui accompagnons régulièrement des artistes dans la lecture de ces appels, trois points méritent d'être soulignés. D'abord, l'intitulé ne mentionne ni billetterie, ni exposition finale obligatoire: la résidence soutient avant tout le développement de la pratique. Ensuite, le rapport final exigé en fin de parcours n'est pas une production livrée au sens muséal, c'est un compte rendu d'activité. Enfin, l'appel insiste sur la « prise en main » des ressources offertes — équipements, environnement de recherche, réseau académique — autrement dit, on attend du candidat qu'il montre précisément ce que la résidence va lui permettre de développer qu'il ne pourrait pas faire seul.
Pourquoi cette deuxième édition mérite notre attention
Le programme entame sa deuxième année, ce qui change notre manière de le lire. Ce n'est plus une expérimentation isolée, c'est un dispositif qui cherche à installer une continuité entre les arts numériques, l'enseignement supérieur, la recherche technologique et le tissu local. Pour la scène immersive irlandaise, dont on parle encore trop peu en France, c'est un signal tangible: les institutions commencent à considérer les artistes numériques comme des interlocuteurs à part entière, et non comme des prestataires techniques d'une institution culturelle.
À surveiller, donc: la clôture des candidatures, dont la date exacte devra être confirmée auprès de l'Arts Council of Ireland, ainsi que l'identité du ou de la résident·e retenu·e — ses orientations de travail donneront une idée assez précise de la manière dont DMARC envisage l'avenir des pratiques immersives dans l'île. Pour les artistes numériques français qui envisagent une mobilité à moyen terme, garder un œil sur cette fenêtre pourrait ouvrir des perspectives inattendues.